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mercredi 12 novembre 2014

La Mandragoule

Au pied d'une bute, dans les tréfonds de la France, un étrange combat se déroule sous les yeux de la faune locale.

Un jeune homme, juché sur une mule, brandit sa lance dans le vain espoir de percer le flanc d'une énorme créature. Furieux d'avoir été dérangé à proximité de son repaire par un chevalier de fortune, le colosse écailleux se fait un devoir de chasser cet importun de sa demeure.

Le combat fait rage sur le monticule rocheux, le choc des griffes et de la lance résonnent dans la lande, l'issue de cette bataille reste incertaine...

Mandragoule
Une rafraîchissante création de Defcombeta.

La Mandragore - je vous laisse vous perdre dans le monceau de données à son sujet -, cet Élémentaire de la terre, des flots - et du feu - , vous fera - je suppose - penser à une sorte de végétal protéiforme dont le cri est censé foudroyer le malheureux qui tente de le cueillir...

Si maintenant je vous annonce que la Mandragore est - également - un Dragon ailé aux caractéristiques étranges qui terrorisait la populace Française... me croiriez-vous ?

Je vais donc vous faire découvrir cette étonnante créature à travers plusieurs légendes et nous analyserons - comme toujours - les variantes et caractéristiques de ce digne représentant de la gent draconique...

Nous pourrons peut-être en chemin découvrir s'il existe un lien entre notre solanacée et cet écailleux nouveau compagnon, qui sait ?

Il est maintenant plus que temps de revêtir votre armure en amiante, nous partons à nouveau à la recherche de nos aimables boutefeu.

La Mandragore à la loupe :

"Mais, la Mandragore est aussi un Élémentaire, intermédiaire entre les règnes végétal et animal. Ainsi, dans la vallée de l'Issoire, près de Saint-Germain-de-Confolens, vivait, dans les "Rochers de Frochet", une Mandragore, gardienne d'un trésor, qui se nourrissait de chair humaine."
- Jean-Paul Ronecker, Encyclopédie Illustrée des Esprits de la Nature.

Si l'on peut penser - au premier abord - que l'extrait ci-dessus fait référence au végétal hurleur, la suite de la description nous confirme qu'il s'agit bien d'une autre créature (ou tout au moins d'un individu unique apparenté aux solanacées).

Savoir où résidait ce Dragon est un bon début, maintenant il serait de bon ton de savoir à quoi la Mandragoule ressemble...

En me basant sur L'Encyclopédie du Merveilleux tome 2 (d'Édouard Brasey), je puis vous dire que la Mandragore était un Dragon de 50 pieds de long (un peu plus de 15 mètres), doté d'une paire d'ailes (de chiroptère je suppose), armé de griffes et de dents acérées et pourvu - aussi étrange que ça puisse être - d'un visage humain...

Mandragoule
Voilà à quoi pourrait bien ressembler la Mandragore (illustration de Christopher West).

La créature - qui hantait les Charentes et le Limousin - raffolait de la chair de jeune fille, elle avait d'ailleurs conclu un accord avec les habitants de la région : chaque mois, les pauvres gens devaient se résoudre à envoyer une donzelle se faire dévorer par le Dragon afin d'éviter de voir leurs hameaux réduits en cendres (on peut voir que les Dragons sont des précurseurs de la livraison de repas à domicile).

Écoeurés par cette pratique scandaleuse, les habitants refusèrent un jour d'honorer le pacte qu'ils avaient conclu avec la Mandragoule. Furieuse de se voir ainsi privée de son apport protéiné, la créature se mit à dévaster la région. Elle fit tant de dégâts que la populace dû bien vite se résoudre à changer d'avis sur les bienfaits du sacrifice humain. Une nouvelle victime fut donc désignée (par tirage au sort) : une ravissante jouvencelle répondant au doux nom d'Alix...

La suite de l'histoire vous sera décrite avec force détails dans les différentes versions de la légende qui seront contées dans le chapitre qui va suivre.

Ajoutons à ces données les propos du douteux Ismaël Mérindol (ma raison d'employer un qualificatif aussi peu élogieux vous sera expliquée dans les informations complémentaires de ce chapitre) au sujet de la Mandragoule :

"En ma lointaine jeunesse, passée en douce terre de Provence, ma nourrice menaçait, lorsque je n'étais point sage, d'aller quérir la Mandragoule qui se terrait à l'entrée du "Trou des Fées". Je prenais pour contes à bonimenter les nigauds les imaginations de cette femme, jusqu'à ce que, en mon adolescence, je fusse confronté nez à groin à semblable serpentesque créature, dont la hideur le disputait à la puanteur et à la mauvaiseté."
- Édouard Brasey, L'Encyclopédie du Merveilleux – Du Bestiaire Fantastique.

Maintenant que vous savez reconnaître une Mandragoule (ne vous attendez pas à découvrir dans un livre d'ornithologie le moyen et les heures les plus propices pour l'observer dans son milieu naturel), il est temps de savourer les différentes légendes liées à ce Dragon hétéroclite.

Dragon and maiden
Les Dragons et les vierges... une grande histoire d' "amour" (la splendide illustration que voilà est née sous le pinceau de Masateru Ikeda).

Informations complémentaires :

- L'Issoire est une commune française située en région d'Auvergne.

- Saint-Germain-de-Confolens est une commune (située dans le sud-ouest de la France) qui fait partie de la région Poitou-Charentes.

- Les Rochers de Frochet (appelés aussi la "Butte de Frochet"), formés de plusieurs blocs de roche au passé chargé (nous reviendrons plus tard sur ce détail), servaient de repaire à la Mandragore.

- Le pied est une ancienne unité de mesure (utilisée depuis le IIIème millénaire avant J.C.) qui correspond à la longueur moyenne d'un pied humain (en France il s'agissait du peton du roi), à savoir un peu plus de 30 centimètres.

En 1799, l'utilisation du pied sera abolie en France (au profit du système métrique que nous employons encore à ce jour) et vers le XIXème siècle les autres pays d'Europe feront de même.

Le pied (anglais) est encore utilisé de nos jours en aéronautique et en informatique.

- Le Limousin est une région française située dans le Massif central (lui-même planté dans le centre-sud du pays).

- Ismaël Mérindol serait - selon Édouard Brasey - un Elficologue renommé dont la plume a produit le "Traité de Faërie" (publié par Brasey).

Vu le manque de sources crédibles à propos de ce mystérieux personnage, il est fort probable qu'Ismaël Mérindol n'ait existé que dans l'imagination fertile de l'écrivain (Édouard Brasey).

La Mandragore :

Première légende :

Cette histoire nous conte les méfaits d'une créature antique, pourvue d'une tête massive, d'une gueule énorme aux dents aiguisées et courant sur quatre pattes.

Dragon
Cette description pourrait aisément coller avec ce ravissant compère écailleux (illustré par ChuckWalton).

Elle résidait à proximité de la Loupe (une commune - toujours en France - située dans la région Centre) et avait pour habitude de se repaître de la chair de jeunes filles - dodues à souhait.

Après des années de "prélèvements charnels", les demoiselles commencèrent à manquer et la créature se décida à migrer du côté de Limoges. Voyant cette terrible créature parcourir la lande, les échevins de la cité fermèrent aussitôt les portes, empêchant ainsi l'écailleux touriste de partir explorer les marchés locaux.

Frustrée de se voir ainsi traitée, la Mandragore décida de rentrer au bercail. Voyant revenir celle qui a provoqué un fort taux de dénatalité dans la région, les habitants - sous la houlette des anciens - tinrent conseil et il fut décidé de traiter avec la créature. Après maintes négociations, le Dragon accepta qu'on lui offre spontanément une jeune fille - tirée au sort - tous les trois mois.

Ce petit arrangement fonctionna à merveille jusqu'au jour où le Destin désigna une demoiselle de Joncherolles promise au comte de Saint-Quentin. Pendant que sa belle était choisie pour servir d'amuse-gueule au Dragon, le fringuant damoiseau s'entraînait à Mortemart (encore une commune française...) au maniement des armes.

Apprenant que la demoiselle de ses pensées allait finir en casse-croûte draconique, le chevalier en devenir se retira prestement chez lui afin de trouver un moyen de vaincre la bête.

A l'aube du dimanche matin, il partit défaire la créature, juché sur sa mule blanche. Après quelques recherches, il la dénicha à Frochet. Les deux adversaires se firent face et la bataille s'engagea. Esquivant les coups de griffes et de crocs de la Mandragore, le chevalier au rabais riposta de sa lance et blessa le Dragon. Outrée par l'affront de s'être faite aiguillonnée par un soldat de fortune, la Mandragore s'élança vers le château de Joncherolles pour mettre la patte sur la jeune fille qui lui était promise.

Galvanisé par le sort funeste promis à sa belle, le guerrier suivit à distance la bête et lui fit à nouveau face dans un champ dégagé. A l'issue de la bataille, il transperça le flanc du Dragon et le blessa à mort. La bête, à l'agonie, déploya ses dernières forces pour se jeter dans un étang dont son sang finit par teinter les eaux de vermeil.

Après s'être assuré que la Mandragore était bien morte, on déploya douze paires de boeufs pour extraire la bête et on l'enterra sous le tumulus de DognonLesterps). Une porte ferma l'accès à la carcasse du pauvre Dragon et on y fixa une plaque sur laquelle était écrit :

"Quiconque trouvera le trésor de la Mandragore deviendra fou."

Il semble à ce jour que personne n'ait été assez sot pour braver l'interdit et le trésor de la Mandragore demeure toujours dans le sein protecteur de la terre.

Dragon Harp
Il est rare que le Dragon soit dépourvu de trésors, la Mandragore ne fait pas exception à cette règle (illustration de Jonas Åkerlund).

La version de la légende suivante est anonyme. Je me suis permis de la remanier dans sa quasi-intégralité (en y laissant les éléments importants) par respect pour l'auteur et par simple envie de jongler avec les mots (comme à mon habitude).

Cette première version nous décrit assez sommairement l'aspect de la Mandragoule (probablement pour laisser le public lui conférer l'aspect de son choix).

On imagine un Dragon avec une énorme tête, des dents pointues (les représentants de la gent draconique mâchant de la salade ne courent pas les rues) et dont le corps se meut sur quatre pattes. Cette créature pourrait donc appartenir à la grande famille des Dragons classiques (appelés aussi Dragons occidentaux) mais, avant de sauter sur des conclusions hâtives, penchons nous sur une autre version - plus détaillée - de ce mythe.

Informations complémentaires :

- Limoges est une commune française faisant partie du Limousin (bon, pour le reste, vous vous doutez que la légende se déroulera presque toujours dans la région).

- Je suppose que le tumulus de Dognon est le dolmen de Ligné (situé justement sous un tumulus) appelé plus couramment le "Gros Dognon".

Seconde légende :

Dans les vastes forêts du Limousin, il y à fort longtemps, vivait une créature qui avait la mauvaise habitude d'améliorer son ordinaire avec les enfants et les jeunes filles qui partaient seuls dans la campagne.

Cet être qui semblait aussi vieux que le temps lui-même ressemblait fort - selon les dires - à la fameuse Tarasque (qui elle, terrorisait la populace de la Camargue). Les descriptions à son sujet n'étaient pas légion - étant donné que personne n'avait pu jusque-là revenir vivant d'une rencontre avec la créature - mais il ne se passait pas un jour sans qu'un enfant (ou une belle donzelle) ne disparaisse...

À cette même époque, vivait au Manoir de Joncherolles une fort ravissante jeune dame qui répondait au doux nom d'Alix.

Par un beau matin, Guyot de Saint-Quentin - un chasseur renommé qui résidait au Manoir de Mortemart - rencontra la belle Alix. Tombé sous son charme, il tenta maintes fois de gagner ses faveurs ; mais la demoiselle resta de marbre face à l'ardent jeune homme.

Malgré cette rebuffade, Guyot ne put se résoudre à abandonner sa quête amoureuse. Nuit et jour il demeurait sur les terres de Joncherolles, tel une âme en peine, avec l'espoir de croiser la dame de ses pensées. Un soir, il la trouva enfin, assise sur la margelle d'une fontaine et si absorbée par ses réflexions qu'elle ne remarqua son soupirant qu'au dernier moment.

La Mandragoule
Le choix de ce Dragon pour représenter la Mandragore peut sembler incongru, mais vous comprendrez l'intérêt de sa présence dans un chapitre postérieur (l'illustration est d'AzureWyvern au passage).

Face à Alix, Guyot tomba à ses genoux et lui déclara sa flamme. Surprise par cette révélation, la jeune dame ne put dissimuler sa surprise, mais, touchée par l'humilité de ce preux en devenir, elle lui dit :

"Noble chevalier, je suis vraiment touchée de la profondeur et de la persévérance de vos sentiments ; je les crois sincères, mais je ne puis me marier, car je ne trouverai nulle part le bonheur tant que la "Mandragore" exercera ses ravages dans notre pays."

Sachant ce qu'il lui restait à faire, Guyot promit qu'avant quinze jours, il aurait occis la Mandragore ou trépassé en essayant. Après avoir respectueusement posé ses lèvres sur le bas de la robe d'Alix, Guyot remonta sur sa fière monture - une mule - et se dirigea aussitôt vers la sombre forêt.

C'est avec un regard empli d'espoir que la jeune dame suivit la progression de son soupirant jusqu'à ce que lui et sa monture finissent happés par les ombres de la nuit.

Prêt à tout pour débarrasser la contrée de la Mandragore, Guyot de Saint-Quentin marcha plusieurs jours durant ; fouillant le moindre bosquet, retournant la moindre clairière. Quand tout à coup, à l'aube du septième jour, il tomba nez à mufle avec le Dragon qui s'était pris le luxe de se chauffer les écailles aux Rochers de Frochet.

Dérangée par ce bruyant avorton monté sur un baudet, la Mandragore s'étira avant de charger ce curieux duo. La bataille dura des heures et plusieurs fois Guyot faillit finir dans l'estomac de son adversaire. Mais contre toute attente le jeune homme réussit finalement à terrasser l'antique créature qui, malgré sa gorge tranchée, poussa un dernier cri avant d'expirer.

Revenu vainqueur de sa lutte contre le Mandragore, Guyot fut salué par la populace et récompensé pour sa bravoure par la main de la belle Alix qui lui donna de nombreux enfants...

Cette version a été consignée par Guy de Villume dans le "Républicain Confolentais" (une sorte de rubrique folklorique je suppose) le 11 février 1934. Je précise que j'ai remanié la quasi-intégralité de la légende pour les mêmes raisons que celles évoquées plus haut.

La Mandragoule
Illustration de Zarathus.

Dans ce mythe, l'auteur semble avoir pris quelques libertés : il compare la Mandragore à la Tarasque (cette créature est plus associée à l'élément liquide, au contraire de la Mandragore qui est quant à elle, liée à la terre), complète son régime alimentaire avec des enfants (les Dragons ne sont pas de grands amateurs de ce genre de "friandise") et enlève la partie où Alix est tirée au sort et livrée en pâture à la Mandragore (un élément qui a son importance dans la symbolique du Dragon).

Avant que je n'explique l'importance de ces éléments, je vous laisse consulter la version suivante de la légende de la Mandragoule.

Informations complémentaires :

- La Camargue est une région naturelle française située au bord de la Mer Méditerranée.

- Mortemart est... au risque de me répéter, une commune française qui est apparue avant le Xème siècle. Le village s'est développé autour d'une motte castrale (une ancienne technique de protection médiévale où il est question de former une sorte de butte de terre artificielle pour y planter un fortin de bois sur son sommet) puis d'un château - construit en 995 et détruit au XIVème siècle par les Anglais (un second sera édifié ailleurs... et démantelé sur ordre du roi Louis XIII).

Troisième légende :

Seuls les anciens se souviennent encore de ce qu'était la Mandragore.

"C'était un serpent de 50 pieds de longueur, à la face presque humaine, aux ailes sonores et armé de griffes tranchantes et de dents à l'avenant ; ses yeux brillaient dans la caverne comme les charbons ardents dans la forge ; sa queue, aux écailles brillantes, se terminait par un dard acéré."

La Mandragoule
Cette illustration de Z Britt Martin ressemble assez bien à la description de la Mandragore (hormis les rangées de dents en trop, la queue garnie d'épines et son aspect trop élancé pour un Dragon de 15 mètres de long).

Contrairement à certains de ses pairs - moins "raffinés" - qui avaient pour habitude de dévorer les troupeaux, la Mandragore préférait de loin la chair tendre des jeunes filles. Parcourant hameaux et campagnes, elle laissait en paix les hommes et les vieillards, pour se ruer sur les plus belles jouvencelles qu'elle pouvait trouver.

Plus d'un fiancé, le jour de ses noces, pleura amèrement la disparition de sa chère et tendre tant la rusée créature était douée pour débusquer ses proies. Face à l'appétit de la Mandragoule, le nombre de jolies campagnardes diminua bien vite et bientôt, la Mandragore dût se résoudre à aller quérir ses repas au sein des grandes cités.

Les habitants de Limoges, terrorisés par cette vorace créature se claquemurèrent dans leurs chaumières, mais bien vite les jeunes filles commencèrent à disparaître, happées par cet énorme prédateur.

Les consuls de la cité, accablés par les réclamations de leur concitoyens, décidèrent de s'arranger avec la Mandragoule pour limiter sa voracité. Selon l'accord - accepté par la bête -, chaque mois, une jouvencelle serait offerte en sacrifice et chaque mois les cris de la pauvresse résonneraient aux alentours de l'antre de la Mandragore.

Plongés dans le désespoir et la terreur, les habitants commencèrent à protester contre les magistrats qui semblaient s'être satisfaits de cette solution bancale. Lorsqu'arriva le jour du sacrifice, les habitants refusèrent majoritairement de livrer une de leurs filles au Dragon.

La Mandragore rongea son frein un mois durant et voyant que son sacrifice n'était toujours pas arrivé, rugit de rage et de frustration, emplissant la montagne de ses cris.

Outrée de voir que la ville n'avait pas tenu ses engagements, la Mandragore déploya ses larges ailes de cuir et s'élança vers les habitations les plus proches. Tel un cataclysme sur pattes, le Dragon ravagea la région qui se retrouva littéralement gorgée du sang de ses victimes. Personne n'était épargné par sa fureur : les hommes, les femmes, le bétail, tous finissaient déchiquetés par ses crocs et ses griffes.

La Mandragoule
La Mandragore en action (illustration de Benjamin Collison).

La ville de Lupe, posée au pied de la montagne, devint un champ de ruines fumantes, les châteaux de Bords et de la Tourette furent renversés, nul ne pouvait échapper au courroux du Dragon.

N'ayant personne vers qui se tourner pour les protéger de la Mandragore - les chevaliers étant partis en croisade et les monastères, par peur de représailles, ayants fermés leurs portes -, les villageois, en désespoir de cause, décidèrent - d'un commun accord - de tenter de rétablir l'ancien pacte fait avec la créature afin d'apaiser sa rage destructrice.

La créature, pas rancunière pour un sou, accepte à nouveau le marché. Une urne est placée au centre du village et les noms des plus ravissantes beautés de la région y sont jetés afin que le Destin désigne celle qui servira de repas au Dragon.

La populace ne put retenir un cri de désespoir (ou un soupir de soulagement pour certains) en voyant qu'Alix de Joncherolles allait être la prochaine victime de la Mandragore... C'était la plus ravissante damoiselle de la région et sa bonté était sans pareille. Remis du choc initial, les habitants de la région se lamentèrent de la disparition prochaine d'Alix...

La nouvelle arriva aux oreilles de Guyot de Saint-Quentin (trop jeune pour partir en croisade il apprenait encore le maniement des armes au manoir de Mortemart). Il ne lui restait que trois jours avant que celle qui faisait battre son coeur ne soit sacrifiée au Dragon.

Sans hésitation, Guyot quitta le manoir et galopa à bride abattue pour se rendre au castel de Saint-Quentin afin d'aller quérir les armes et la bénédiction de son père.

Effaré en apprenant que son fils se destinait à affronter la créature, son vieux père tenta pendant deux jours de faire en sorte que sa progéniture change d'avis mais, bien décidé à sauver Alix, Guyot se passa du consentement paternel, enfourcha sa bonne mule, s'arma d'une lance et se dirigea crânement vers les Rochers de Frochet.

S'ensuit un terrible combat qui fit trembler la terre, le choc des armes et les sifflements de la bête se répercutant à travers la montagne. Par deux fois Guyot s'élança sur la Mandragore et par deux fois il manqua de se rompre le cou dans ces charges téméraires.

Rassemblant ce qui lui restait de forces, le vaillant jeune homme tenta une dernière percée et se jeta une troisième fois sur le Dragon. Un horrible craquement résonna lorsque sa lance se brisa, mais l'armure d'écailles de la bête se déchira et un flot de sang nourrit la terre. Dans un cri de douleur, la Mandragoule frappa de sa patte et abattit la pauvre mule qui succomba au coup porté et s'effondra lourdement sur la pierre (qui gardera à jamais, gravée sur sa surface, l'empreinte du fier animal où - selon les dires - il est possible de trouver de l'eau quelle que soit la sècheresse). Rendu furieux par la blessure infligée à son compagnon équin, Guyot pressa les flancs de sa mule, qui, miraculeusement, se releva pour la suite de la bataille. Le jeune homme chargea alors la Mandragore avec son moignon de lance, la plongea dans le poitrail de la créature qui, lourdement blessée, s'enfuit sans demander son reste.

La Mandragoule
Un combat de Dragons (par Sandara).

La bête rougit la terre, les pierres et les vallées de son sang bouillonnant. Apeurée par ce minuscule bonhomme armé d'une pointe à la morsure douloureuse, la Mandragore parcourt la campagne au galop, dirigeant ses pas vers le manoir de Joncherolles où réside sa proie tant convoitée.

Tremblant à l'idée du sort qui attend sa belle, Guyot pressa les flancs de sa mule et poursuivit la créature. Il ne tarda pas à rattraper cette dernière qu'il frappa à coups redoublés. Le sang de la bête gicla de toutes parts et inonda le champ - qui en souvenir de cet évènement porte encore le nom de "champ du sang" - où se déroulait cette boucherie. Blessée à mort, la Mandragore utilisa ses dernières forces pour se traîner jusqu'à l'étang de l'Eau-Péride où elle s'effondra enfin dans un dernier râle.

Voyant l'eau se colorer de rouge, le héros, épuisé mais heureux, rentra dans la cité pour annoncer la bonne nouvelle. Salué par des cris de joie, Guyot fut traité en véritable libérateur et des rives l'Issoire et de la Marchadène s'élevèrent des chants d'allégresse qui encensèrent l'exploit accompli.

Porté en triomphe par la populace, Guyot de Saint-Quentin fut amené face à la belle Alix qui se jeta dans les bras de son sauveur.

Après avoir épousé la dame de ses pensées, Guyot se senti obligé d'honorer une dernière fois la Mandragore qui s'était révélée être un puissant adversaire. Avec l'aide de trente boeufs, il arracha les restes du Dragon à sa tombe aquatique et les traîna jusqu'à un ancien tumulus romain qui dominait la région.

Et depuis ce jour, les ossements de la Mandragoule - ainsi que ses trésors - demeurent en ce lieu. Si c'est l'or que vous cherchez, prenez garde ! L'herbe qui égare et la porte de fer que nul ne peut ouvrir vous décourageront bien vite.

Je me dois de préciser que la version d'origine de cette légende a été rédigée par Jeanne de Sazilly dans ses "Légendes Limousines" (vous vous doutez - bien entendu - que j'ai remanié le texte en ne conservant que les éléments les plus importants).

Hormis certaines libertés prises pour conter cette légende (parler des croisades pour tenter d'apporter un très vague contexte historique à l'histoire) et une énorme erreur qui devrait faire grincer des dents tout amateur de proto-histoire (voyez ça dans les "informations complémentaires" ci-dessous), cette dernière semble la plus détaillée et la plus précise du lot...

On peut voir que la créature est fort similaire aux descriptions faites en début d'article et qu'elle s'accorde - plus ou moins - avec le comportement type de la gent draconique.

La Mandragoule
... Des descriptions qui ne sont guère en accord avec l'illustration suivante (créée par Lucie Ondruskova).

Avant de vraiment décortiquer tous ces éléments, je vous laisse encore quelques données tirées de fragments de textes ou d'autres versions de la légende (qu'il est inutile de raconter en détail vu leurs fortes similitudes avec celles déjà décrites plus haut).

Informations complémentaires :

- Les croisades s'étendent du XIème siècle jusqu'au XIIIème - qui furent bouclées avec la prise de Saint-Jean-d'Acre par les templiers - ou du VIII au XVème avec la Reconquista espagnole - qui avait pour but de reconquérir les royaumes musulmans de la péninsule ibérique au profit des seigneurs chrétiens.

La "cause" de la première croisade vient - en apparence - du refus des Turcs Seldjoukides (une tribu Turque qui a occupé les actuelles Iran et Irak) de laisser en paix les pèlerins chrétiens venus se recueillir à Jérusalem... La raison (plus pragmatique et logique) réelle est bien entendu que la ville "sainte" était un important carrefour commercial qui intéressait grandement le pape Urbain II.

- Pour rappel, les membres de l'ordre du temple (les templiers) formaient un ordre religieux et militaire dont le but premier était de protéger les pèlerins en route pour Jérusalem.

- La commune française de Lupé (située dans le département de la Loire) semble assez ancienne vu que le site a abrité au moins une villa gallo-romaine en son sein.

- Du château de la Tourette (situé dans le département de l'Ardèche - France) il ne reste aujourd'hui que des ruines.

- L'erreur historique en question est assez flagrante : "et les traînent jusqu'à un ancien tumulus romain qui domine la région."

Il est "rare" que les tumulus - tertres - (qui sont des sites funéraires) servent de dernière demeure à des Romains (surtout en territoire Celte). Les Proto-Celtes (donc antérieurs aux Celtes - de - 1250 à - 800 selon les estimations) et les Celtes devaient probablement se faire enterrer sous ces fameux tumulus alors que les Romains préféraient de loin (pour les plus riches) se faire incinérer ou placer dans des fosses communes (pour les plus pauvres).

Tumulus
Un joli tertre funéraire (illustré par Defcombeta) s'imposait en cette occasion.

Je précise quand même que le peuple Étrusque (avant qu'il ne fasse partie de la République romaine) avait parfois pour coutume d'enterrer leurs défunts dans des sortes de tumulus (ornés de fresques et regroupés en nécropoles).

Variantes et éléments supplémentaires de la légende :

Selon Albert Goursaud (auteur de : "Pierres et légendes et pierres curieuses du Limousin"), la Mandragore est décrite précisément ainsi :

"d'un serpent de 50 pieds à la face presque humaine, aux ailes sonores, aux griffes puissantes. Son corps recouvert d'écailles luisantes se termine par une queue acérée comme un dard."
- Albert Goursaud.

L'auteur conte l'histoire avec les éléments habituels (sacrifice mensuel, preux partis en croisade,...) mais précise que la mule de Guyot meurt en affrontant la bête.

Il ajoute également qu'il est malsain de traverser la Lande de Frochet de nuit. On y entend d'étranges bruits, semblables à des gémissements. Il s'agirait des cris que poussent les vierges qui ont fini dans le ventre de la Mandragore. Entendre les hurlements de ces pauvres créatures est fortement déconseillé vu qu'ils attireront sur vous l'infortune...

Un autre conteur (dont j'ignore le nom) change radicalement certains éléments de l'histoire.

La légende se déroule principalement dans les "forêts des Monts de Blond", le seigneur de Joncherolles (qui remplace les consuls de la cité locale) s'arrange avec la créature et limite les dégâts qu'elle cause en offrant une vierge chaque année en sacrifice (un laps de temps plus large que celui où il était question de nourrir la bête chaque mois), Alix est envoyée à la Mandragore dès la première année (donc ça casse un brin le mythe des vierges trépassées qui gémissent à la nuit tombée), Guyot (appelé ici Gayot - peut-être à cause d'une erreur de rédaction) s'empresse de traquer la Mandragoule dès le lendemain (le jour où il devait épouser sa belle), il ne faut pas 30 boeufs pour extraire la dépouille de la Mandragore mais 24, les fameuses herbes qui poussent sur le tumulus rendent fou et égarent (vous perdrez la tête et votre personne du même coup) et entendre les cris des jeunes vierges à la nuit tombée vous maudira pour le reste de votre vie (vu que l'auteur précise qu'Alix est la première femme sacrifiée, ce détail de l'histoire tombe un brin à l'eau)...

Pour en revenir au fameux végétal (cité dans la troisième version de la légende), il est indiqué qu'il pousse sur le tumulus où est enterrée la bête et surnommé : "l'herbe qui égare". Dans "L'Encyclopédie du Merveilleux", Édouard Brasey appelle cette plante : l' "herbe qui rend fou".

Qui a tort, qui a raison, je ne le sais, mais, "l'herbe qui égare" (appelée aussi "l'herbe qui évère" dans le duché de Bourbon - région du centre de la France) est probablement ce qu'on appelle communément : "l'Herbe Fée".

Vu que je vous ai assez bien fait mariner tout le long de cet article, je vous offre une définition précise de ce qu'est "l'Herbe Fée" :

"Herbe magique répandue un peu partout en Europe. Le promeneur qui vient à la fouler erre dans la forêt, ou dans un simple champ, sans pouvoir retrouver son chemin. On l'appelle aussi Herbe d'oubli, Herbe d'égarement, Herbe d'erreur, Herbe-qui-égare, Herbe-à-la-recule, ou encore Herbe-à-la-reprise. En Bretagne, on l'appelle Ar-Iotan, ou Pen-saoutenn (en forêt de Beffou). C'est une herbe habitée par un Élémentaire, ou ensorcelée par les Esprits. Dans les îles britanniques, elle porte souvent le nom de "Stray Sod". Pour annuler son effet magique, le moyen le plus répandu est d'enlever son manteau et de le remettre à l'envers, par un principe de magie sympathique inversée...

Élémentaires
Les Élémentaires et les plantes... une grande histoire d'amour (superbement illustrée par Socar Myles).

...D'une façon générale, l'herbe des champs, tout comme les arbres, est sous la protection des Élémentaires. Dans les croyances nordiques, tant que l'herbe est encore sous la terre, qu'elle ne fait que germer, ce sont des Elfes Noirs (Schwarzelfen) qui veillent sur elle et la protègent ; mais dès que sa tige délicate commence à sortir du sol vers la lumière, elle passe alors sous la garde des Elfes Lumineux ou Elfes Blancs (Lichtelfen)."
- Jean-Paul Ronecker, Encyclopédie Illustrée des Esprits de la Nature.

Pour ce qui est de l' "herbe qui rend fou" du sieur Brasey, rien de plus simple, il s'agit probablement de la Mandragore : cet Élémentaire végétal qui se présente parfois sous la forme de la plante du même nom et dont l'arrachage peut causer la folie (ou la mort suivant les versions).

La Mandragoule semble donc finalement avoir un lien - certes ténu - avec l'Élémentaire au "chant" ravageur.

La conclusion de cet article approche à grand pas, mais, avant de finir notre analyse de cette charmante créature, je vous laisse flâner un moment parmi les antiques pierres qui décorent la région du Limousin.

Informations complémentaires :

- Les Monts de Blond sont censés être les premiers contreforts du Massif central dans sa partie nord-ouest. Ce fameux massif s'étend sur 15% du territoire français et abrite la plupart des volcans du pays.

- Le fait de mettre sa veste à l'envers (ou ses vêtements) et de retourner les poches de son manteau est un moyen classique pour se protéger des blagues - parfois douteuses - que peuvent faire les Élémentaires.

- Pour être bref, la magie sympathique (ou magie imitative) est une forme de magie ancienne qui affecte l'environnement des personnes ou parfois directement lesdites personnes.

Cette branche de la magicologie repose sur deux principes : un effet produira ce même effet en surplus et une personne ayant été en contact avec certaines choses (un cheveu du sujet ou un morceau de sa peau par exemple) continuera d'être affectée par ces mêmes choses même lorsque le contact aura été rompu (pour en revenir aux exemples cités, si vous venez à amocher le morceau de peau d'une personne, cette dernière en sera affectée).

Pour vous résumer plus clairement ce charabia technique, un pratiquant de la magie sympathique lancera souvent son sort en s'aidant d'une possession ayant appartenu à sa cible. Tout ce que le pratiquant infligera à l'objet devra affecter la victime (la poupée vaudou est un bon exemple du genre).

Vous me demanderez certainement quel est le foutu rapport entre la magie sympathique et le fait de "retourner sa veste" et je vous répondrai que j'ai peut-être ma petite idée à ce sujet...

Les Élémentaires sont intimement liés au Destin - le terme "Fée" vient du latin "Fata" qui dérive du terme : "Fatum". Ce mot est associé aux Parques (Moires en grec) : des divinités du Destin implacable. Clotho, Atropos et Lachésis (car tels sont leurs noms) ont pour tâche principale de dérouler le fil de vie des mortels, puis de le trancher lorsque l'existence de l'homme lié au fil est arrivée à son terme - et ils altèrent, influencent ou tissent assez souvent ce dernier (rappelez-vous les contes avec les Fées marraines qui se penchent sur le berceau et offrent des dons au nourrisson pour lui garantir une vie future et glorieuse).

Les Parques
Les Moires selon Lora Innes.

En modifiant le paysage bucolique que vous connaissez comme votre poche (vous avez le droit de rire pour cette vanne... ou de me huer au choix), les Élémentaires accomplissent leur devoir (qu'ils font avec plaisir, n'ayons pas peur de le dire) et voir la victime de cette farce retourner sa veste - s'altérer - les plongent dans une perplexité qui était la vôtre il y a encore quelques instants (lorsque le paysage familier s'est changé en un décor inconnu et tordu).

Pour les amateurs de géologie et de balades :

Sans vouloir jouer les guides touristiques ou les géologues au rabais (la géographie n'ayant jamais été mon fort), je vais vous dévoiler les diverses roches liées au mythe et à l'affrontement entre la Mandragore et Guyot, puis, vous révéler (enfin) la raison qui m'a poussé à mettre des Dragons ailés aux allures serpentiforme pour illustrer la Mandragoule. Mais trêve de parlotte, continuons notre visite guidée avec cette pierreuse énumération :

- La "Butte de Frochet" était - bien entendu - le repaire de la créature.

- Un énorme bloc de pierre - sans certitude, je pense qu'il s'agit d'un morceau de quartz blanc - creusé en son milieu et appelé : "le Berceau" aurait été le lieu préféré de la Mandragore pour se prélasser au soleil et chauffer ses écailles.

- Le rocher - qui présente une cavité - appelé : "Pas de la Mule" (évoqué dans la dernière version) possèderait la particularité - été comme hiver - de ne jamais être à sec. Il s'agirait également de l'endroit où la mule de Guyot a laissé une profonde empreinte en affrontant la Mandragoule (cette "modeste" roche fait écho à la légende du cheval Bayard).

- Le fameux "champ du sang" (où s'est déroulée la bataille finale) est parsemé de rochers qui auraient été dispersés aux quatre vents par la bête lorsqu'elle agonisait.

- Et n'oublions pas également la commune de Cieux (située en région limousine) qui abrite des roches martyrisées par les griffes acérées de la Mandragore.

En sus de toutes ce informations, sachez qu'il est possible de faire une promenade guidée pour voir la plupart de ces roches et revivre l'épique affrontement qui a opposé le Dragon au jeune Guyot. En partant de Bussière Boffy, vous marcherez pendant 9 km sur des sentiers de randonnée pour arriver à la fameuse Butte de Frochet, que vous pourrez contempler de vos propres yeux. Je précise qu'une écailleuse surprise vous attendra sur le chemin...

Mandragoule
La fameuse surprise en chair et en... plastique.

Avant d'entamer le chapitre final, l'auteur (oui il m'arrive, dans une bouffée d'égo mâtinée de fatigue, de parler de moi à la troisième personne du singulier) tient à préciser qu'il n'a pas été acheté par l'office du tourisme de Haute-Vienne pour rédiger ce chapitre. Cette précision inutile (donc indispensable) étant faite, passons à la suite.

Informations complémentaires :

- Le cheval Bayard (fils d'un Dragon et d'une serpente) est un équidé fabuleux doté d'une grande intelligence et d'une force prodigieuse. Cette créature mythique aurait fendu le "rocher Bayard" (une aiguille rocheuse d'une quarantaine de mètres de haut, située dans la province de Namur en Belgique) d'un coup de sabot.

Il existe bien d'autres curiosités géographiques du genre (principalement situées en Belgique) mais celle qui nous intéresse s'appelle le "Pas-Bayard". En France, il s'agit d'un étang (situé près de la commune française d'Hirson - dans le nord) qui se serait formé par le fulgurant départ du cheval Bayard (poursuivi par Charlemagne). En Belgique, il s'agit d'un rocher (qu'il est possible d'admirer au hameau judicieusement nommé : "Pas-Bayard" - à Oppagne) que l'équidé a frappé de son sabot pour prendre son élan afin de bondir jusqu'à la ville de Durbuy.

La légende complète de ce fascinant équidé vous sera contée une prochaine fois, en attendant, revenons à nos Dragons.

- Charlemagne (ou Charles I), fils de Pépin le Bref, est devenu le roi des Francs (peuple germanique qui donnera son nom plus tard à la France et aux Français) en 768, puis empereur en 774 (son empire ne survivra guère longtemps à sa mort vu que ce dernier sera morcelé entre ses trois fils - comme le veut la coutume germanique).

- Durbuy est une ville belge (située dans la province du Luxembourg) qui est souvent surnommée : "la plus petite ville du monde".

La Mandragore au peigne fin :

Si certains conteurs ont fait de cette créature un Dragon que l'on pourrait aisément classer dans la catégorie des Semi-Dragons (liés à la Terre, dotés d'un corps sinueux ou serpentiforme et parfois pourvu de deux membres, quatre membres ou de deux membres et d'ailes), l'autre version (la plus courante) la fait clairement passer dans le camp des Néo-Dragons (un fourre-tout où sont stockés les membres les plus tordus et biscornus de la grande famille draconique).

Mais, cette description (une face presque humaine garnie de dents tranchantes, des ailes et des griffes acérées, une queue terminée par un dard - probablement suintante de venin) ne vous fait elle pas penser à une autre créature issue de l'Inde ? N'est-elle pas fort semblable à la description moderne de la Manticore ?

Si la Mandragore (au nom si proche de sa consoeur) est dotée d'ailes, rappelons que la Manticore en était dépourvue à l'origine. On peut supposer que cette frappante ressemblance n'est pas due au hasard et que l'aspect actuel de la Mandragoule a été remanié et altéré par les nombreux bestiaires moyenâgeux qui s'inspiraient beaucoup de livres antiques comme le "Physiologus" ou l' "Histoire Naturelle" de Pline (qui ne datent pas d'hier).

Pour en revenir à notre hybride préférée (la Manticore), sachez que ce lion au cri de trompette (authentique) est considéré par certains auteurs comme un Dragon (en bref et de façon caricaturale : tout ce qui est hybride ou reptilien sur les bords est taxé d'avoir un lien avec nos écailleux amis).

Manticores
Un florilège de représentations de Manticores (animées par le trait de Rodrigo Vega).

Personnellement, je ne vois pas la Manticore comme un Dragon au contraire de la Mandragore et ce pour les raisons que voici :

- Les légendes montrent clairement que la Mandragoule est liée à l'élément de la terre (comme le sont souvent les Dragons celtiques) ce qui laisse supposer que cette créature est bien plus ancienne qu'il n'y paraît. De sont côté, la Manticore ne semble pas vraiment liée à un élément particulier.

- Les ailes de chiroptère (chauve-souris) de la Mandragore semblent plus ou moins d'origine contrairement à la Manticore.

- La Mandragoule dévore (la plupart du temps) les jeunes filles qui lui sont offertes - il s'agit-là d'une symbolique où l'on offre un sacrifice au Genius Loci (l' "Esprit du lieu" ). Selon Jean-Paul Ronecker, cette tradition est probablement une survivance de certains rites sexuels liés au printemps - alors que la Manticore baffre tout ce qui a le malheur de croiser sa route (os et vêtements compris).

- La Mandragoule - même dans la mort - semble garder un trésor - comme tout Dragon qui se respecte - alors que la Manticore semble plus associée à un prédateur nomade.

- Comme précisé plus haut, la Mandragore est une sorte de Genius loci : un Élémentaire (les Dragons sont - à des degrés variables - la combinaison des 4 éléments et l'incarnation de la nature sauvage et indomptable) qui personnifie le lieu où il réside (inutile de préciser que la Manticore n'est pas trop du genre sédentaire).

Pour toutes ces raisons, je ne considère pas la Manticore comme un Dragon (ce qui ne l'empêche pas d'être une créature fascinante).

Mandragoule
Illustration de SpiritOfTheFire.

Informations complémentaires :

- Le Physiologus est un bestiaire chrétien qui aurait été rédigé entre le II et le IVème siècle après J.C. L'ouvrage décrit une foultitude de créatures réelles, du folklore mais également des plantes et minéraux (on peut en sus y croiser des aberrations fantasmagoriques comme des hommes à tête de chien - Cynocéphales - ou des humains dotés d'une seule jambe proéminente - Sciapodes).

- L' "Histoire Naturelle" est une encyclopédie en 37 volumes rédigée par Pline l'Ancien (vous trouverez des précisions à ce sujet en consultant l'article sur la Mandragore dans les Informations complémentaires, à la fin du chapitre intitulé : "Un arrachage risqué").

Conclusion :

La Mandragore, créature incomprise et déformée par les légendes chrétiennes devait - à l'origine - avoir un aspect bien différent de celui que nous connaissons aujourd'hui... Il est probable qu'elle ressemblait à un sinueux Dragon serpentiforme paré d'ailes de cuir.

Nous n'aurons peut-être jamais la réponse à cette question mais j'espère toutefois que cette longue balade en compagnie de notre écailleuse hôtesse aura été à votre goût. J'ai de mon côté fait mon possible pour raviver le souvenir de cette créature à moitié oubliée alors, si le coeur vous en dit, n'hésitez pas à conter cette histoire à votre famille ou a votre entourage, je suis certain que cette atypique représentante de la famille draconique appréciera grandement votre geste.

Remerciements :

Pour la rédaction de cette partie, je remercie :

- Les talents de correctrice de Nathalie Michaux (qui m'ont été forts utiles pour finaliser ce texte).

Idraemir